Une mémoire en devenir

L’atelier de la création à Casablanca ( 24 , rue el Woroud - ex pont à mousson-) abrite jusqu’au 15 mai 2009 une exposition collective représentant les œuvres de trois artistes qui ont en commun l’association entre  archétypes ancestraux et abstraction contemporaine.  Il s’agit de Leila Cherkaoui, Abdellah Hariri et Abderrahmane Ouardane.

CherkaouiCes trois artistes marient merveilleusement les signes et les symboles immémoriaux des profondeurs des régions dont ils sont issus, avec les apports des courants artistiques venus d’ailleurs. Ici, l’artiste crée un nouveau langage visuel, dynamique et tendu vers l’inconnu. Cette transfiguration poétique du patrimoine est, en ce sens, une entreprise éminemment moderne. Ces nouvelles formes qui nous éblouissent par leur lumière et leur fraîcheur ne naissent donc pas du néant. Elles sont le résultat d’un travail sur la mémoire d’artistes transfigurant le réel dans l’univers symbolique du rêve. Ce qui importe dans la toile, n’est pas ce qu’elle donne à voir, mais ce qu’elle permet d’interpréter. Il ne s’agit pas de peindre un beau paysage mais de donner forme à l’univers intérieur.  

Leila Cherkaoui peint ce qu’elle ressent. Il s’agit d’exprimer ce qui est enfoui en elle. Ses  œuvres portent sur l’architecture. Une architecture bien fragmentée… Une peinture gestuelle. Il y a un côté soufi dans ces anciennes bâtisses où la lumière descend d’en haut. Et toujours ces personnages en point sur les « i » qui nous intrpllent. Des formes mi-abstraites, mi-concrètes qui constituent surtout une invitation à la méditation et à la rêverie. Des formes parfois complexe, parfois sobres mais n’en disent pas moins. Une inspiration d’un vécu  transfiguré par un regard singulier. Dans ses toiles les formes représentent une attente : on a l’impression d’être en présence de l’allégorie même du temps suspendu en plein mouvement. A partir d’un point et d’un trait  notre regard  est pour ainsi dire captivé vers des profondeurs autrement infinies qu’évoquent la succession des arcades ainsi que les arcs en ciel. Symboliquement l’arc-en-ciel fait d’une manière tangible et colorée, le lien entre la terre et le ciel. Entre l’ici-bas et l’au-delà. Entre l’artiste et ceux de ces ancêtres qui ont rejoint l’éternité. Dans la cosmogonie Touarègue, l’arc-en-ciel est l’image même de la métamorphose. Il apparaît, dit-on, lorsqu’après les éclairs et le tonnerre, la pluie n’a pu tomber. Cet avortement de l’orage est dangereux, perturbant l’harmonie entre la terre et le ciel. En se transformant en arc-en-ciel, multicolore qui « tend la jambe » au dessus d’une fourmilière (symbole du monde ici-bas), l’énergie gaspillée de l’orage crée la courbe d’un univers transitoire. Ce troisième monde éphémère est capable d’apaiser le désordre instauré par l’absence de pluie, négation des rapports d’échange entre les deux parties antagonistes et complémentaires de l’univers : la terre et le ciel. L’art « fragmentaire et inachevé » de Leila  est une quête inquiète vers la perfection du geste et la plénitude intérieure. Des fois elle voit les scènes en couleurs, d’autres fois en noir et blanc. Dans le travail de Leila, le noir et blanc restent  cependant dominants. Le noir, c’est toutes les couleurs. Le blanc  rassemble aussi toutes les couleurs en les épurant. Le blanc symbolise la lumière, le noir le silence. Ces deux couleurs sont le symbole même de la méditation. Chacune de ses œuvres est une nouvelle naissance.  

Hariri introduit quant à lui, la lettre arabe dans ses œuvres. Il figure parmi les premiers artistes arabes à introduire la lettre dans l’œuvre plastique. Avec les premiers rudiments de l’écriture arabe, l’enfant fait progressivement le lien entre le chant sacré qui illumine son cœur et la belle forme qui éblouit son regard.. Les belles lettres ne sont jamais muettes, elles sont la voix céleste qui illumine le monde, le sens sans lequel la vie n’a pas de sens. L’artiste garde ainsi, au fond de lui-même, cette nostalgie du paradis de l’innocence, cette première découverte inouï du divin. Au terme de cette plongée initiatique, dans le bain d’une civilisation sémite qui magnifie les symboles et glorifie les mots, on lui apprend que c’est de la parole divine qu’est né le monde. L’artiste n’empreinte des modèles à la nature que pour en faire des motifs purement ornementaux et géométriques. Comme dans une incantation, le même motif est indéfiniment répété dans un ordre symbolique qui est sensé reproduire l’ordre cosmique. En arabe le mot khat, désigne à la fois le trait, le tracé géométrique et l’écriture. Mais le travail de Hariri ne se limite pas seulement à cela. Il reste un travail conceptuel et universel. Sa démarche s’inscrit ainsi dans une modernité ouverte.  

Pour sa part, Abderrahmane Ouardane travaille toujours avec du brou de noie et du safran ; ce qui donne à ces œuvres cette couleur ocre chaude du grand sud marocain où se dissémine la symbolique berbère. Les signes et les symboles qui sont profondément ancrés dans l’imaginaire collectif, remontent spontanément à la surface de l’acte créateur, parce qu’ils constituent une composante essentielle de l’identité culturelle de l’artiste. Comme tout langage chargé d’archétypes ancestraux inconscients, le refoulé tifinagh  resurgit spontanément sous le pinceau de l’artiste. Dans une société composite, l’artiste ne peut avoir un référent culturel unique. C’est pourquoi le système symbolique traditionnel est ici transposé dans une esthétique moderne qui bouge. Pour décoder les messages auxquels recourt l’artiste, il faudrait non seulement faire appel à l’interprétation des rêves, mais surtout à l’archéologie des archétypes ancestraux qui tatouent d’une manière indélébile la mémoire.

Les œuvres de ces trois artistes constituent donc un travail sur la mémoire et le rêve. C’est une nostalgie qui se projette pour ainsi dire dans le future, ou comme dirait le regretté Abdelkébir Khatibi qui vient de nous quitter « une mémoire en devenir ».

Abdelkader Mana. Anthropolgue

 

  • Share/Bookmark

Articles relatifs