Exposition “Sable, écritures et empreintes” à la galerie Agora, Marrakech
Non classé 29 mai 2010Vernissage le 05 Juin 2010 à partir de 19h
Une aventure plastique : De sable et de lumière

Trois artistes plasticiens, de sensibilité et de pratiques bien différenciées, Asmae Alami, Mohamed Rachdi, Mohamed Boustane, se sont prêtés ici à une sorte de jeu sérieux comme une dérivation momentanée de leur travail habituel, en intégrant la démarche d’un artisan/artiste Abdellah Boukil passionné par l’expérience.
En écoutant parler Abdellah Boukil de son métier, de son itinéraire, on est persuadé de la richesse d’un talent nourri d’une curiosité de la matière, d’un intérêt pour l’environnement comme pour la vie urbaine, et d’un attachement aux sources de l’art islamique. Au centre de ses fascinations, la nature et la vie qui s’y rattache, celle de la terre et de la lumière sans laquelle rien de visible n’émergerait de l’ombre. Un mot moderne celui de designer recouvre habituellement les activités des hommes impliqués dans la création d’objets utiles et/ou décoratifs instaurant un style original, reconnaissable à certains caractères particuliers. Ici, chez Abdellah Boukil, c’est l’utilisation d’un matériau qui, jusque là, n’a jamais été mis de cette façon au service de l’art, le sable, le sable du désert, le sable avec l’infini de ses variations de couleur. Du blanc au brun doré, en passant par les ocres et les beiges.
Jusqu’à sa rencontre avec les trois artistes Abdellah Boukil s’était attaché à inventer des miroirs, des photophores, des portes, des meubles où le sable amalgamé, durci, jusqu’à devenir d’une dureté infracassable, apportait, en relief, une décoration se rattachant à la tradition araboberbère, sans exotisme outrancier, traitée dans un esprit moderne. Entrelacs polygonaux, motifs géométriques ou floraux à l’image – interprétée – des décors des bois sculptés et des plâtres des architectures musulmanes, à l’image aussi des signes des tatouages. Il en recompose l’ordonnancement, improvise leur situation dans l’espace.
Le relief crée par la masse sableuse apporte la dimension de la sculpture et joue un rôle de capteur de lumière. D’autant plus quand le support choisi n’est plus le bois, le cuir ou le tissu mais le verre sur lequel les motifs de sable inscrivent en couleur les formes interprétées par l’imagination de l’artisan.
N’oublions pas, dans l’approche de ce projet, la porosité des empires et les héritages qui ont nourri l’art de l’Islam comme l’art contemporain européen.
L’idée est née, a grandi, entre les quatre hommes de transformer l’œuvre sur toile, sur papier, sur plâtre, en pièce monumentale qui, reproduite sur une grande plaque de verre, irradierait autrement, se montrerait sous un angle insoupçonné. Un défi, en quelque sorte, à relever, pour chacun d’eux, ignorant la finalité de l’aventure. Le sable n’a pas été pour rien dans cette option. Le sable fait partie du rêve de chacun. La transparence du verre aussi. Comme la traversée du miroir.
Sans nul doute Mohamed Rachdi avait-il implicitement exprimé, dans son travail récent Les rosaces du désir, qu’il lui importait de se relier aux pratiques traditionnelles des artisans de son pays. Et tout dans son œuvre montre également son intérêt pour les nouvelles technologies. Il réitère son geste, d’une certaine façon, en confiant son jardin personnel à un autre jardinier qu’est Abdellah Boukil qui va fixer sur la transparence du verre les figures de son désir. L’espace s’agrandit, la lumière cerne le motif, l’or du sable exprime le raffinement et le secret d’une histoire dont la pièce qui l’illustre n’est qu’un épisode qui la contient toute mais ne la limite pas à elle-même. N’est-ce pas l’une des forces de Mohamed Rachdi que cette capacité à moduler, à expérimenter à travers des formes diverses son univers poétique, à se relier et à se défaire entre mémoire et projection onirique ?
Ce sont des visages et des personnages qu’Asmae Alami confie à l’interprétation d’Abdellah Boukil. On peut dire interprétation comme pour un virtuose qui joue un morceau de musique car même si l’artisan exécute fidèlement l’œuvre choisie, c’est lui le maître du sable et du verre, celui qui a inventé le médium et va l’adapter au désir de l’artiste. Ici, les corps écrits appartiennent au monde d’une intériorité qui se cherche entre silence et verbe, entre les temps perdus, enfouis dans l’histoire. Le penseur de Rodin est-il là pour nous rappeler l’universalité de l’art? Une femme partagée par un sillon qui la déchire se dresse comme un sémaphore. La peau-parchemin s’écrit au présent dans un univers bien réel. Que disent les écritures dont le sens effacé appelle d’autres significations? Propositions ouvertes de l’artiste que le vent du désert ne peuvent balayer. Le sable leur confère une existence durable et la transparence du verre allume un éclair neuf dans l’espace où elle se dresse. C’est sans doute cet élargissement de la vision qu’espérait Asmae Alami en passant de l’œuvre sur toile à celle sur verre.
Élargissement de la vision, intensification de la lumière, présence de matières fortes, le sable, le verre, ceci a joué dans l’adhésion de Mohamed Boustane au projet. Lui qui, calligraphe, plasticien, s’est jusque là contenté – et avec quel souffle – de travailler sur la toile, le cuir et le papier. La calligraphie classique l’habite mais il a depuis longtemps pris ses distances avec elle, avide de donner toute liberté à son geste, à son corps, à libérer l’énergie de la pensée agile à se mouvoir, à se déplacer dans la quête de vérité, de sa vérité d’homme de chair et d’esprit. Comme il a outrepassé les règles, éparpillé les lettres en pluie d’étoiles et ensuite est revenu tracer la ligne épaisse, fine, se dirigeant vers l’infini ! Aujourd’hui il s’essaie à une autre vérité en miroir de la sienne. Est-ce que le sable saura exprimer les nuances dictées par les arythmies d’un désir toujours sur le fil du rasoir ? Le verre renvoyer la lumière d’une toile blanche opaque et remplie d’éclairs ? Ces questions que l’on ne peut que se poser ne cherchent pas de réponse car nous sommes dans un nouveau jeu, une autre affaire, à nous de rejoindre le bateau sur lequel le commissaire de l’exposition Mohamed Nait M’Barek a embarqué ses amis artistes et s’est embarqué car pour lui c’est aussi l’aventure. Il engage son univers dans le mouvement insufflé par les quatre Artistes et ce n’est pas pour lui déplaire, ni à nous spectateurs impliqués par notre soif de nouveaux territoires d’expériences poétiques.
En fin de compte c’est la révélation de l’énigme qui importe et cette piste de sable et de lumière, est pour les quatre artistes un des chemins de traverse susceptible de les conduire vers de nouvelles révélations.
Nicole de Pontcharra
Marrakech-Puygiron mai 2010

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