Textes
Ce nouveau regard
Je pense qu’il est absurde, ou à tout le moins inapproprié et même faux de faire intervenir la question d’âge, quand on est appelé à juger des travaux d’un peintre et cela particulièrement quand il s’agit d’un homme jeune qu’on voudrait présenter comme jeune peintre, comme c’est le cas maintenant de Zine El Abidine El Amine. Il serait doublement jeune et par son âge et par sa peinture. On est tenté tout d’abord de poser la question naïve en apparence : à quel âge on devient peintre tout court et quelle pourrait être cette majorité picturale inédite? Ces considérations ne sont ni vaines ni secondaires. Il est clair que, prenant en compte cette notion de jeune peintre, on inaugure une critique paternaliste, un ton protecteur, indulgent, comme s’il fallait encourager les premiers pas incertains de l’enfant peintre. Où est la peinture en tout cela, et n’est-il pas temps d’en finir avec toutes ces équivoques, ces duperies qui s’attachent maintenant, chez nous, à ce qu’on appelle pompeusement critique d’art et ses apôtres ; une sorte d’imama en matière d’art plastique. Ce nettoyage à sec me met à l’aise pour parler librement des derniers travaux de Zine El Abidine qui ont pleinement retenu mon attention. Je me suis rendu à Azemmour, là où maintenant il vit, enseigne en sa qualité de professeur d’arts plastiques, chez lui donc en sa maison où une des pièces sert d’atelier. Le peintre n’est pas une abstraction peinte. Une des approche privilégiées, quand on est en situation d’en parler, c’est d’aller à sa rencontre là où il vit et travaille à Azemmour, cette ville qui, à chaque fois, ne manque pas d’exercer sur moi un attrait certain. Ce fût donc pour moi une journée à retenir où j’ai eu le plaisir de faire plus ample connaissance avec Zine El Abidine et Btissam, sa jeune épouse ; Ce fût donc l’occasion de prendre connaissance des travaux récents ou plus anciens qui ont été présentés dans différentes expositions ou publications. C’est que, sans être connu d’un large public, Zine El Abidine a déjà derrière lui un certain parcours. Je crois pouvoir cela dire, en voyant certaines toiles, qu’il a réalisées où domine le langage de la couleur avec violence dans leur tonalité, accueillant ça et là des tentations de figuration, là où un critique a voulu voir des symboles berbères, je crois donc pouvoir dire cela, qu’il s’agit là de moments où le peintre cherche, explore des possibilités nouvelles. C’est une période où il se cherche, consent à des facilités, des trouvailles susceptibles de plaire à un grand public. Zine El Abidine en convient. Je suis très frappé par cette liberté qu’il a à l’égard de son travail, mais ce détachement souvent critique n’altère en rien son désir ni sa vocation de peintre. On va en avoir pleine confirmation dans ses tout récents travaux qui seront exposés à la Galerie Nadar, à Casablanca. Il y a là, en ces toiles nouvelles le signe indiscutable d’une rupture marquée avec le passé. C’est une affirmation plus personnelle de son travail, plus authentique par rapport à lui-même. Ce qui change et de beaucoup c’est le traitement de la couleur. Ces toiles, à une exception près, sont des surfaces ou bien d’un blanc neutre ou bien des fonds de ce qui serait proche des nuances d’un mur ou d’un sol. Dans cette retenue par rapport à la saturation des couleurs violentes acides et qui informent la toile, il y a, dans cette rupture un gain de substance. Mais ce qui retient l’attention et signe la nouveauté c’est l’intervention du noir et l’utilisation ou, mieux, la fonction que Zine El Abidine, lui confie . C’est un constat sans qu’on puisse dire s’il s’agit d’un geste ou, et c’est plus probable, s’il y aurait là une spontanéité qui a mûri. C’est le noir qui informe, donne naissance à ces formes qui, dans leur diversité, constituent ces toiles. Parfois, ses formes répandues à même le sol, sans ordre, on penserait aux tombes. Et de fait Zine El Abidine évoque l’intérêt qu’il attache à la fréquentation des cimetières, mais il faut éviter de tomber dans le piège de l’identification. Mutation variation des formes, ce sont maintenant comme des personnages à peines esquissés en une sorte de procession ou bien la forme se dilue projetée en traces sur le mur d’un bleu nocturne. En d’autres toiles, à ces formes se substituent des ruissellements blancs sur des taches noires selon une certaine gradation aux contours indécis, comme si c’était la texture palpable d’un tissu. Il peut paraître surprenant que le recours au noir introduise le jeu de la matière dans l’ensemble de ce travail. Ainsi dans une toile, une des plus intéressantes à mon sens, on voit sur fond d’un noir intense l’irruption en cercle brisé, imparfait d’une traînée de blancheur en gradation et qui se termine en fragment éclatés. Il convient de ne pas perdre de vue qu’il s’agit là d’un modeste commencement d’une nouvelle expérience ; dont l’avenir dépend essentiellement de lui, de Zine El Abidine. J’ai tenu à l’accompagner le long de ce chemin qui s’ouvre parce que je pense que peindre occupe une place prépondérante dans sa vie et qu’il a en lui virtuellement des dispositions pour s’affirmer dans l’espace de la création artistique ; Mais surtout il y a cette dimension de plaisir, si déterminante, dans ce qu’il offre au regard et tout naturellement invite à écrire sans autre prétention.
Edmond Amran El Maleh
Zine El abidine Al Amine
Depuis que je l’ai connu en 2003, Zine El Abidine ne cesse de progresser. En fait il s’était fait remarquer lors de la Cinquième Biennale de la jeune peinture marocaine qu’organisait la fondation Wafabank. Cette rencontre avait bénéficié d’un passage dans la célèbre revue artistique française Cimaise en l’an 2000. Trois ans plus tard je devais le rencontrer dans l’aventure Expo Resto que j’ai organisé avec Absolutement Artiste.
J’ai retrouvé alors Zine avec d’autres ambitions et d’autres préoccupations plastiques. Il s’aventurait à expérimenter les matières et les matériaux sans aucune contrainte. Son écriture plastique avait aussi connu une profonde transformation. En effet depuis qu’il a quitté les études artistiques sa main et son esprit se sont libérés de l’enseignement reçu.
Ses préoccupations actuelles sont plutôt chromatiques, graphiques et expressives. C’est l’ensemble de la problématique picturale, me dira-t-on ! Il s’agit de cela en fait ; cette envie de vouloir exprimer l’ineffable, le pousse à une quête frénétique des moyens plastiques et matériels. Mais comme cette expression provient des profondeurs, elle revêt selon les humeurs de l’artiste la teinte du moment. Elle est ou obscure ou colorée ou encore sans couleur aucune. Du coup la palette de l’artiste est diversifiée.
Au delà de la couleur, les supports et les matériaux. La sensibilité de Zine vacille entre le tableau/surface et le tableau/objet : sortir du cadre traditionnel du tableau/fenêtre pour aller expérimenter d’autres formes, semble lui procurer une satisfaction particulière. Le détournement du tamis domestique est significatif à ce propos. Le cadre habituel de la toile est présenté lui aussi sous un aspect peu habituel.
Côté expression et écriture, le spectateur non averti pourrait facilement penser au tapis et aux écritures ancestrales. Il n’en est rien selon l’artiste. Il s’agit d’une histoire toute personnelle transcrite avec le corps et sur le corps. Depuis qu’il a perdu sa grand’mère, qu’il adorait, sa fixation s’est portée sur les stèles funéraires. Ces personnages qui pointent de la tête et aspirent ainsi à l’ascension vers l’éternité sont bel et bien tous les êtres chers que chacun de nous porte en lui dans sa mémoire. L’une des fonctions de l’art n’est-elle pas la sauvegarde de la mémoire ? Zine El abidine le fait dans la joie juvénile et nous procure ainsi le plaisir de nous délecter de cette exposition.

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